#Roman
Une prodigieuse épopée corse !

Marc Biancarelli
Roman national
1564, Corse montagneuse et fracturée : le retour du condottière Sampieru d’Ornano porte l’espoir d’une libération face à la domination génoise. Mais très vite le roman déjoue l’attente de la grande fresque héroïque. À travers Fioravante, jeune paysan emporté par la guerre, l’indocile Catalina ou encore Filippini, chroniqueur chargé de fixer les faits, Roman national raconte moins une conquête qu’un enlisement : celui des idéaux dans la violence et des hommes dans leurs contradictions.
Le « roman national » du titre n’a rien d’un récit glorieux : c’est un champ de ruines. Marc Biancarelli s’inscrit dans la lignée de ses livres précédents, hantés par la fureur et les désillusions historiques, mais pousse ici encore plus loin son geste : écrire contre la légende, tout en montrant comment elle se fabrique. Car ce que le narrateur Filippini choisit de dire ou de taire participe à la naissance d’un récit commun, déjà travaillé par l’oubli et la réécriture. Le roman donne ainsi le sentiment étrange et beau de lire une légende en train de se construire en même temps qu’elle se défait !
L'écriture ample et rugueuse, mêlant roman historique, souffle épique et subtil pastiche, impressionne. Cette Corse du XVIe siècle prend parfois des allures de fantasy sans magie, où l’imaginaire serait remplacé par la seule force évocatrice du récit et où les paysages seraient aussi beaux que les hommes sont capables d’horreur.
Mais le cœur du livre est peut-être ailleurs, dans cette idée qu’un peuple survit moins par ses frontières que par sa langue. Quand tout vacille, les fidélités, les rêves d’indépendance, il reste les mots pour maintenir vivant un monde commun : « les mots sont le vrai pays, la langue seule est terre nourricière ». Chez Biancarelli, poète, nouvelliste, dramaturge et romancier, mais aussi enseignant et éditeur corse, la langue n’est pas un simple héritage : elle « est l’inaltérable foyer de toute résistance », la condition pour être au monde.
Épopée lyrique des Corses de la montagne, récit d’une guerre qui avilit les plus grands idéaux, histoire de la langue comme fondement d’un peuple : voilà un superbe roman !
[Florian]